Hier se tenait à la Sorbonne le colloque « De l’Autodidacte à l’autodidaxie à l’ère du numérique : approche interdisciplinaire des apprentissages autonomes au 21e siècle ». J’en dresse ici une synthèse, toute personnelle étant donné la variété des champs et points de vue exprimés. Je pense en particulier à toute la réflexion sur la relation entre les institutions et l’autodidacte. Je suis peut être biaisé par une vision trop autodéterminée, mais, choisir son institution, n’est-ce pas déjà là une forme d’autodidaxie ?

 

Historique et représentation

Bien que l’on puisse citer des autodidactes célèbres anciens (Ambroise Paré, Montaigne, etc.), l’autodidaxie ne semble s’être « formalisée » qu’à partir du 18e siècle ou elle émerge sous une forme collective privée dans l’aristocratie européenne. À l’intérieur de cette communauté, elle se pratique par des expérimentations, les cabinets de curiosité, l’accès aux bibliothèques des uns et des autres ou encore par la création de l’encyclopédie. Elle commence à se démocratiser au siècle suivant grâce à l’apparition de communautés, revues et récits. Au 20e siècle, l’alphabétisation, la création d’associations, de bibliothèques publiques et de ciné-clubs l’enracinent dans la culture populaire. Le numérique promet au 21e siècle devoir l’avènement de l’autodidaxie pour tous.

Alors que pour moi l’autodidaxie était inévitablement positive, il semblerait qu’il y ait en réalité autant d’appréciations différentes que d’origines. À l’autodidaxie « élitiste » et esthète de l’aristocratie, on reprocherait la facilité d’accès aux ressources alors qu’on célèbrerait le courage de l’autodidaxie « orpheline » (compensatoire et réparatrice ou militante et politique). À ces deux autodidaxies académiques européennes correspondrait une autodidaxie « entrepreneuriale » anglo-saxonne applaudie, repérable à la réussite sociale et professionnelle qu’elle susciterait (Self made man).

Finalement plusieurs archétypes traversent les âges comme une attribution ou une revendication identitaire d’efficacité, de stéréotype du sujet apprenant, celui qui est son propre maitre, ou encore la figure médiatisée de celui qui emprunte un chemin non balisé. On aperçoit au travers de ces archétypes l’émergence d’une question : l’autodidaxie serait-elle finalement un talent ou une compétence ?

 

« Ce qui distingue l’autodidacte de celui qui a fait des études ce n’est pas l’ampleur des connaissances, mais des degrés différents de vitalité et de confiance en soi. » Milan Kundera

 

Portrait(s) d’autodidacte(s)

Ainsi, il n’y aurait pas un, mais des autodidactes. Malgré ces différents profils, certaines caractéristiques ressortent régulièrement comme :

  • La tolérance à l’incertitude
  • La mise en place de réseaux de ressource
  • La réflexion sur et dans l’action
  • La connaissance de soi comme apprenant

« Connais-toi toi-même ! » disait Socrate. Oui, lui répondait Stendhal, mais « Quel œil peut se voir lui-même ? » L’autodidaxie marche main dans la main avec la pratique réflexive et les outils qui peuvent lui être associés comme l’autorégulation ou l’apprendre à apprendre définit par François Taddéi au travers des 4 C :

  • Critiquer (de manière constructive)
  • Coopérer
  • Communiquer (écouter & exprimer)
  • Créer

Mais qui possèderait l’ensemble de ces compétences, n’en serait pas pour autant un pur autodidacte. Il n’existerait pas d’autodidaxie pure tout comme il n’existerait pas de formatage d’un esprit par un autre. Il vaut mieux voir l’auto et l’hétérodidaxie comme fonctionnant en parallèle aux extrêmes inatteignables plutôt que comme un même continuum. D’un côté Carl Rogers clame « on apprend bien que ce que l’on a appris soi-même » et de l’autre Paul Ricœur rétorque « Tout autodidacte est un imposteur ».

L’analyse des utilisateurs de Mooc nous aide à ne pas oublier qu’au-delà de ces caractéristiques communes, il existe toujours plusieurs modèles d’autodidactes. Les recherches d’Éléonore Vrillon remettent étonnamment au goût du jour les profils historiques entraperçus.

Image idéale typique de l’autodidacte utilisateur de Mooc

Autodidacte

« prolétarien »/« vrai »

Autodidacte

« aristocrate »/« faux »

Autodidacte

sociétaire « stratégique »

  • Expérience scolaire négative
  • Milieu social populaire
  • Rejet de la norme scolaire
  • Cadre non scolaire : liberté d’utilisation ; facilité d’accès à des savoirs savants, culturels ou professionnels
  • Cheminement pédagogique
  •  Identité/profession
  • Expérience scolaire positive
  • Milieu social favorisé
  • Intériorisation de normes et valeurs éducatives : les héritiers
  • Ressource supplémentaire, mais pas de recherche de valorisation
  • Accès favorisé aux ressources
  • Pas une ressource culturelle
  • Profession
  • Expérience scolaire positive
  • Classe moyenne
  • Intériorisation des normes et valeurs éducatives
  • Ressources stratégiques professionnelles : ascension sociale, certification
  • Accès moins aisé aux ressources
  • Identité/profession

Cette analyse des autodidactes de leurs caractéristiques est facilitée par l’environnement d’apprentissage créé par le Mooc et favorisant la réflexivité. Il semblerait cependant que de manière générale les autodidactes ne savent pas qu’ils en sont. Ils peuvent en prendre conscience lors de « passages obligés » dans tel ou tel domaine qui révèlent leur manque de connaissance des codes dudit domaine.

 

« Tout le monde sait quelque chose. Personne ne sait tout. On ne peut que gagner à échanger. »  Claire Héber–Suffrin

 

Dangers et recommandations

Philippe Mérieux, grand témoin du colloque, a clôturé la journée en reprenant, à la volée, l’ensemble des propos. Il met en garde contre les dangers d’une autodidaxie mal interprétée où l’individualisation nierait le collectif, où les inégalités seraient renforcées (l’offre de formation ne créant pas la demande), où la pensée magique régnerait en maitre (il ne suffit pas d’énoncer des choses pour qu’elles se réalisent au niveau pédagogique) et où le numérique serait vu comme une panacée. En contrepartie, il propose 7 recommandations pour l’autodidaxie numérique :

  1. Ne jamais penser que la mise à disposition d’un bien culturel suscite la demande, mais en organiser la découverte et prendre le temps de faire découvrir ce qui est à disposition.
  2. Se poser en permanence la question des prérequis sans en faire des préalables (auquel cas, former).
  3. Faire découvrir à tous le plaisir d’apprendre.
  4. Faire intérioriser l’exigence de précision, de justesse et de vérité fondatrice de l’école.
  5. Mettre en place des démarches de régulation : accompagner, interroger, distinguer ce que l’on a fait et ce que l’on a compris.
  6. Renforcer le statut exploratoire de l’écriture (en particulier dans la construction de soi).
  7. Changer les procédures d’évaluation des universités (abandonner la compensation entre disciplines va par exemple à l’encontre de l’exigence intellectuelle).

 

Auteurs

Les quelques points de vue synthétisés ici sont à créditer aux chercheurs suivants :

  • Hélène Bézille-Lesquoy (Université Paris Est Créteil — UPEC)
  • Brigitte Albero (Université Européenne de Bretagne — Rennes 2)
  • Serge Martin (Université Sorbonne Nouvelle — Paris 3)
  • François Vanoosthuyse (Université Sorbonne Nouvelle — Paris 3)
  • François Taddéi (Université Paris-Descartes — Paris 5)
  • Olivier Lumbroso (Université Sorbonne Nouvelle — Paris 3/DSIC — ENEAD)
  • Éléonore Vrillon (Doctorante en Sciences de l’Éducation, Université de Bourgogne)
  • Philippe Meirieu (Université Lumière Lyon 2)

 

Pour prolonger l’expérience, revivez le live tweet avec le hashtag #ColloqueAutodidaxie.

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  • Isabelle Muller

    15 mai 2016 •

    Bonjour,
    Merci pour cette synthèse.
    Je suis moi même un pure "produit d'autodidaxie" d'avant L’EXISTENCE des Moocs et je prépare un mémoire sur un sujet approchant.
    Cordialement,

  • LearningRaph

    16 mai 2016 •

    Bonjour Isabelle,

    merci pour votre message et bon courage pour votre mémoire. J'espère que ce site pourra vous apporter d'autres ressources.

    Cordialement,

    Raphaël


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