Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson se retire du monde. Il vit six mois d’ermitage ou l’existence se réduit à une quinzaine d’activités. Au fil des pages, à l’abandon grandissant de l’Homme à la nature répond une pensée de plus en plus profonde. Dans un style singulier mêlant prose de journal intime sauce Hemingway et poésie classique chinoise, ce n’est pas un voyage physique, mais un voyage intérieur qui est proposé au lecteur. Tesson ne peut s’empêcher de laisser transparaitre un fond moniste dans son rapport au monde malgré son attachement affiché au christianisme. C’est justement pour moi ce monisme qui révèle au mieux le processus de désapprentissage que lui font vivre les berges du Baïkal.

La sobriété de l’ermite est de […] se déshabituer de ses anciens besoins.

Avant même de discuter de ce qu’est l’acte d’apprendre sur ce blog je vais ici aborder l’acte de désapprendre. Lorsque j’explique l’idée de désapprendre à quelqu’un, j’aime utiliser la métaphore du voyage ; c’est pourquoi ce livre convient particulièrement bien à mes propos. En analogie à un voyage, désapprendre représente l’idée qu’une fois arrivé dans un nouveau pays, on se rend compte que les coutumes locales sont différentes (identification) et on s’adapte sans avoir recours à ses pratiques d’origine (éradication). Il s’agit donc d’un processus d’autorégulation cyclique en deux phases. Dans sa thèse sur le désapprentissage au travail, Becker (2007) liste plusieurs définitions du processus dont celle-ci : Processus dynamique qui identifie et éradique les connaissances et habitudes inefficaces ou obsolètes qui empêchent l’appropriation de nouvelles connaissances et opportunités (Cegarra-Navarrol & Dewhurst, 2006). C’est un processus qui débute donc par un état d’esprit ouvert portant une attention particulière aux choses changeantes ou nouvelles.

Au bout de quelques jours, je remarque les premières transformations de mon corps. […] L’ermite est moins drôle, moins vif, moins incisif, moins mondain, moins rapide que son cousin des villes.

Tesson décrit particulièrement bien ces prises de conscience des fractures entre le sujet et son milieu ; à l’image de ses descriptions des crevasses glacées déchirant les rives du Baïkal. Alors qu’il dort, à cinq heures du matin, quatre intrus viennent froisser sa conception du sommeil matinal.

Quatre pêcheurs pénètrent dans la cabane sans sommation, avec cette énergie que les Russes mettent dans les choses. […] Je fais les bons gestes : couper des lamelles du saucisson qu’ils ont déposé sur la table, ouvrir une bouteille et disposer les verres. Nous entreprenons de nous saouler.

Il fait les bons gestes. Le processus d’éradication efface une partie du sujet : savoir, compétence ou même personnalité. C’est là l’expression d’un élan vital pour rester en phase avec le monde. Chez lui cela se fait naturellement, mais pour d’autres, dans d’autres cadres (organisationnels par exemple), cela se fera de manière plus consciente et parfois combative.

Le ciel s’ouvre enfin. J’agis en Russe : cela faisait trois ou quatre jours que je me tenais, léthargique, derrière le carreau. D’un bond je me lance dehors […]. Les Russes s’organisent ainsi : de longues journées de langueur entrelardées de détentes agissantes.

J’ai ici pris les exemples les plus explicites traitant de ses rapports aux Hommes mais ceux-ci occupent une place secondaire dans le livre. Son premier rapport est celui à la nature pour lequel le même phénomène se produit d’une façon encore plus marquée : passer de bourgeois citadin à mujik des forêts semble demander plus d’efforts que de passer de Français à Russe. Ces quatre extraits ne pouvant faire justice au livre entier, je vous invite donc à lire « Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson aux éditions Folio.

 

 Références

Becker, K. L. (2007). Unlearning in the workplace: a mixed methods study. Queensland University of Technology.
Cegarra-Navarrol, J.-G., & Dewhurst, F. (2006). Linking shared organisational context and relational capital through unlearning. The Learning Organization, 13(1), 49‑62.

Crédits

Couverture : Vincent Munier

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