Je me suis récemment demandé si toutes les cultures faisaient la différence entre les concepts de savoir et de connaissance. Le langage, façonnant et façonné par la culture, se révèle pour cela être un précieux outil d’analyse. J’ai donc compilé à l’aide de quelques amis un tableau des principales langues mondiales représentant 2,9 milliards de locuteurs natifs (5,4 milliards de locuteurs en seconde langue). Comme on peut le constater, toutes ne font pas la différence, et ce quelle que soit la famille linguistique d’appartenance.

Savoir Connaitre Le savoir La connaissance
Mandarin 会 [hui] 知道[zhidao] 知识[zhishi] 认识 [renshi]
Anglais To know To know knowledge Knowledge
Hindi पता होना [pataa honaa] पता होना [pataa honaa] जानकारी [jaankaarii] जानकारी [jaankaarii]
Espagnol Saber Conocer Sabiduria Conocimiento
Portugais Saber Conhecer Sabedoria Conhecimento
Français Savoir Connaitre Savoir Connaissance
Indonésien Tahu Kenal Ilmu pengetahuan
Arabe عرف[harafa] علم[halima] المعرفة[el mahrifa] العلم[el hilm]
Russe Знать [znat] Знать [znat] Знание [znanié] Знание [znanié]
Allemand Wissen Kennen Wissenschaft Kenntnis
Japonais 知る[shiru] 心得る[kokoroeru]
分かる[wakaru]
知識 [chishiki] 知識 [chishiki]
Italien Sapere Conoscere Sapere Conoscenza

 

Des parcours linguistiques différents

En cherchant plus précisément à comprendre la différence entre ces deux termes, je me suis rendu compte que j’avais laissé de côté l’information. Cet article étant né d’une réflexion linguistique, je me suis alors penché plus en avant sur l’évolution de nos trois vocables dans le temps. La frise chronologique suivante permet de mettre en lumières quelques faits intéressants et de poser des questions pour lesquelles je n’ai actuellement pas de réponses :

  • L’ordre d’apparition des concepts est singulier : alors que l’on pourrait s’attendre à l’inverse, la forme la plus structurée apparait en premier (savoir) et la forme la plus brute en dernier (information).
  • Une réponse au point précédent réside peut-être dans le fait que le terme information apparait au moment de la naissance de l’imprimerie (Gutenberg, 1450). Il circulait environ 15 000 livres imprimés en Europe au XVe siècle contre près de 200 000 au XVIe siècle. S’agit-il là d’une coïncidence ?
  • Enfin, on peut noter que l’information et le savoir ont trouvé leur forme finale beaucoup plus rapidement que la connaissance, et ce, sans passer par beaucoup de graphies différentes. La connaissance, étant porteuse de plusieurs contextes, fut peut-être plus complexe à définir et à fixer.
IXe Xe XIe XIIe XIIIe XIVe XVe XVIe XVIIe XVIIIe XIXe XXe
Sauir Saueir Saueir

Sauoir

Sauoir Sauoir

Scauoir

Sçavoir

Sauoir

Savoir

Scavoir

Savoir

Sçavoir

Sçavoir

Savoir

Savoir
Conoisance

Conoissance

Cunoisance

Conoisance

Connaissance

Conoissance

Connissance

Conoissance

Quenoissence

Connoissance

Congnoissance

Conoissance

Cognoissance

Connoissance

Congnoissance

Cognoissance

Connaissance

Connoissance

Congnoissance

Connoissance

Connaissance

Conoissance

Cognoissance

Connoissance

Connaissance

Connaissance
Informacion Information

Informacion

Information

 

Des niveaux conceptuels différents

Des définitions que l’on peut en trouver, une organisation hiérarchique émerge rapidement de nos trois concepts :

  • Au niveau le plus bas on trouve l’information qui vient du latin informare (donner forme). Il s’agit d’un ensemble de données autonomes, extérieures au sujet et structurées par lui dont les différentes formes (écrites, orales ou visuelles) permettent sa circulation et son stockage.
  • Vient ensuite la connaissance, formée à partir du latin cognoscere (fréquenter, apprendre). Elle est pour un sujet sa représentation mentale du réel, personnelle et intransmissible. Elle repose sur l’expérience subjective des informations et savoirs. Pour Dewey, la connaissance est « intégrée au sujet au point qu’elle se confond avec lui. »
  • Enfin, au plus haut niveau on trouve le savoir qui vient du latin sapere (avoir de la saveur). Il correspond à un ensemble d’énoncés et de procédures socialement constituées dans un temps donné qui peuvent par exemple prendre la forme d’une encyclopédie (le savoir est alors de l’information socialement objectivée et structurée). Pour Bachelard, le passage au stade du savoir se fait par une « psychanalyse de la connaissance objective. »

 

Des contextes d’utilisation différents

 Une fois ce classement établi, on conçoit mieux l’utilisation de tel ou tel vocable pour une situation donnée. La classification interne/externe permet par exemple de comprendre pourquoi beaucoup de langues utilisent le terme « connaissance » pour parler des relations interpersonnelles : on parle alors du vécu subjectif des personnes. Dans certaines langues on a même un vocabulaire plus développé pour parler de cette connaissance précise : familiriarity en anglais, 知り合う[shiriau] en japonais, 认识 [renshi] en chinois, etc.

On peut aussi faire une différence dans l’idée de transmission. Alors que la connaissance serait le médium de l’apprendre à soi, le savoir serait celui de l’apprendre à autrui. Quand Dewey parle de « learning by doing », il fait clairement référence à la connaissance. D’une autre manière, quand Kant dit « ce que l’on apprend le plus solidement, c’est ce que l’on expérimente soi-même », il fait référence à l’apprentissage expérientiel, socle de la transformation et de l’assimilation des informations et savoirs en connaissance. De son côté, en tant que bien collectif qui fonde le progrès de l’humanité, le savoir a pour finalité d’être transmis.

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  • NATALE

    8 septembre 2017 •

    La connaissance représente l expérimentation personnelle d un savoir qui amene a une realite augmentee : la co-naissance . en ce sens la co-nnaissance offre une renaissance d'un soi accrue.

    la dimension superieur de la connaissance réside dans le parcours initiatique qu'elle induit .
    le savoir vient de l'exterieur et reste a disposition comme une caisse a outils.

    bref, une femme enceinte sait qu'elle va accoucher, mais elle connaitra l'accouchement après l'avoir intimement vécu ...

    bon ce que j'en dit... c'est un point de vue d'artiste...


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