J’évoquais récemment la différence que l’on pouvait faire entre savoir et connaissance. J’y apporte aujourd’hui une nuance de taille : il s’agit là d’une vision franchement occidentale de l’apprentissage ! Dans son livre Non-Western Perspectives on Learning and Knowing (2007), Merriam propose une autre vision débarrassée de l’ethnocentrisme du chercheur occidental. Chacun des huit chapitres du livre est rédigé par un auteur indigène à la perspective présentée. De manière générale, alors que les choses sont très compartimentées en occident, elles sont beaucoup plus intégrées dans le reste du monde. On retrouve ici l’influence de la culture qui montre à quel point l’apprentissage est intimement lié à la manière de vivre. Merriam propose une synthèse de l’ensemble en trois points particulièrement saillants dans ces cultures : l’apprentissage est communautaire, tout au long de la vie et holistique.

 

L’apprentissage est communautaire

L’idée générale est ici que la main et le pied peuvent ne pas vivre les mêmes expériences, mais qu’elles font quand même partie d’un tout : le corps. Pour le bouddhisme, rien n’existe en isolation. L’hindouisme va encore plus loin puisqu’il part de l’individu pour aller jusqu’au cosmos en passant par la communauté, la société et l’univers ; chacun devant trouver son rôle l’un par rapport aux autres. Dans ces visions, l’individu n’apprend pas pour son propre développement, mais pour celui du tout dans lequel il évolue. On peut observer cela en Chine au travers des politiques RH qui promeuvent l’apprentissage pour résoudre des problématiques sociales par exemple. Dans certains systèmes, l’individu a même l’obligation de partager ce qu’il a appris : si une communauté islamique n’a pas de docteur, elle a l’obligation d’envoyer quelques-uns de ses membres suivre une formation médicale pour que l’ensemble de la communauté n’en porte pas le péché. On retrouve aussi cela dans de nombreuses communautés africaines qui font passer les intérêts individuels après les intérêts collectifs. Dans certaines de ces cultures, la notion même d’indépendance et d’émancipation individuelle est considérée comme immature.

 

« Il n’y a pas de moi sans toi. » Proverbe africain

« Nous sommes donc je suis. » Proverbe indien

 

L’apprentissage est tout au long de la vie

Une autre emphase de ces points de vue porte sur les apprentissages informels et pratiques du quotidien (qui s’oppose à la vision de l’apprentissage tout au long de la vie par la formation professionnelle en occident). Il existe dans l’Islam un éthos de l’apprentissage du berceau jusqu’au lit de mort. Cet apprentissage à la fois du sacré et du séculier repose sur l’idée que le savoir de Dieu est infiniment vaste et que personne ne peut l’acquérir en entier. Cette idée peut se prolonger avec l’aspect communautaire précédemment évoqué chez les Yoruba par exemple : quelqu’un qui n’apprend pas est littéralement considéré comme un mort-vivant (oku eniyan). À côté de cela, alors que la vision de l’apprentissage tout au long de la vie s’ancre en occident dans une volonté de performance sans cesse renouvelé, il trouve dans le bouddhisme, l’hindouisme ou le confucianisme des raisons tout à fait différentes. Pour le bouddhisme, l’apprentissage qui découle de la pleine conscience de chaque instant est son propre but. Pour les hindous, l’apprentissage continuel (au travers des différentes réincarnations) permet de se libérer du cycle de la vie et de la mort. Enfin pour les confucianistes, l’apprentissage tout au long de la vie permet de devenir réellement humain. Enfin, une autre vision venue d’Amérique latine perçoit l’apprentissage tout au long de la vie comme un outil permettant d’élever la conscience des individus à propos de leurs conditions matérielles et les encourager à exercer leurs droits à une meilleure vie sociale et politique.

 

L’apprentissage est holistique

Contrairement à Descartes qui a profondément marqué la vision du monde occidental en séparant le corps et l’esprit, le reste du monde semble moins enclin à séparer esprit, corps et émotions. Pour les Maoris, les quatre murs de la maison communautaire représentent les quatre composantes de l’Homme : le physique, le mental/l’émotionnel, le social et le spirituel. Pour les Indiens d’Amérique, tout est connecté (référence Disney ^^) et l’éducation n’est pas au service du développement du seul mental. Dans la tradition Navajo, le savoir, l’apprentissage et la vie sont sacrés, inséparables et constituent les parties qui tissent l’ensemble. La qualité de chacun déterminant la qualité des autres. Cela souligne l’idée que les apprentissages académiques sont rapidement oubliés en occidents, car ils ne sont pas ancrés et connectés au processus de vie. L’apprentissage ne se fait pas de manière uniquement théorique ou abstraite. Il se fait de manière corporelle et totale (le yoga des hindous, la balance des bouddhistes, la roue médicinale des Indiens d’Amérique, etc.). Par ailleurs, dans le bouddhisme, l’hindouisme, l’islam et le confucianisme, l’apprentissage est compris comme intégré dans la vie quotidienne et la participation aux activités communautaires ainsi que l’émulation des pratiques des sages, professeurs et personnes âgées sont particulièrement attendues de l’apprenant.

 

L’intérêt de ces visions est pour moi la prise de conscience qu’il n’existe pas un système, mais plusieurs et qu’aucun n’est meilleur que l’autre. L’apprentissage tout au long de la vie est soutenu en tant que volonté politique par l’UE depuis 1995 (Commission européenne, 1995) et les bénéfices de l’apprentissage communautaire présenté sous le nom de Social Learning sont actuellement très recherchés par de nombreuses organisations. Ces visions alternatives de l’apprentissage proposent d’après moi des indications pleines de sagesse des voix potentielles vers lesquelles s’orienter. À l’inverse, ces voies peuvent aussi frustrer l’individualité, si importante en occident, ou empêcher la pensée critique et la créativité lorsque la remise en cause du système proposé est par exemple impossible (p. ex. confucianisme).  J’adapterais pour conclure les mots de Ntseane qui aborde dans le livre la notion de savoir indigène africain : u[e voie de conciliation envisageable entre les différentes visions serait de moderniser les approches traditionnelles et de traditionnaliser les approches modernes.

 

Approche occidentale

Approche non occidentale

Emphase de l’indépendance Emphase de l’interdépendance
Expertise et spécialisation du savoir

Emphase théorique et abstraite

Le savoir est tout aussi cognitif que spirituel, émotionnel et physique
L’apprentissage tout au long de la vie a un objectif professionnel et doit être certifié L’apprentissage tout au long de la vie vise à développer l’être humain pour qu’il contribue à la communauté
Le savoir issu de la méthode scientifique a plus de valeur que le savoir informel Le savoir est acquis par l’expérience de la vie quotidienne

Les sources d’apprentissages sont non formelles comme l’expérience d’autrui, les histoires, les mythes, les rituels, les symboles, les rêves, les visions, etc.

 

Références

Commission européenne. (1995). Enseigner et apprendre – vers la société cognitive. Luxembourg.

Merriam, S. (Éd.). (2007). Non-Western Perspectives on Learning and Knowing. Malabar: Krieger.

Crédits

Couverture : Confucius

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