Je n’ai jamais caché que la pédagogie n’était pas vraiment ma tasse de thé (je m’intéresse plus aux versants didactiques et mathétiques du « triangle pédagogique »), mais, le livre de Philippe Meirieu, Frankenstein pédagogue, m’a quelque peu réconcilié avec celle-ci, ou du moins la vision qui en est présentée. Frankenstein, Pygmalion, Pinocchio, le golem, l’Ève future, la cantatrice-fantôme, le docteur Cornelius, Robocop, Blade Runner… la vision humaniste de Meirieux s’appuie aussi bien sur des fictions que sur les textes philosophiques et éducatifs de Rousseau ou Hegel. Sorti en 1996, le livre qui en est à sa 9e édition se révèle un véritable plaidoyer pour renoncer à la pédagogie comme une pratique de fabrication de l’autre pour s’attacher à la mise en place des conditions de son auto construction.

 

Il n’est pas d’exemple qu’un être humain ait pu atteindre le statut d’adulte sans que soient intervenus dans sa vie d’autres êtres humains, adultes ceux-là (Hameline, 1973).

 

Le mythe de l’éducation comme fabrication

Mary Shelley, « singulièrement audacieuse, assez impérieuse et d’un esprit actif ayant un grand désir de connaissance et une persévérance en tout ce qu’elle entreprend qui est presque invincible », écrit Frankenstein à l’âge de 19 ans en 1816. Meirieu analyse ce mythe en commençant par rappeler que Frankenstein est le créateur (Victor, de son prénom) et non la créature. Cette erreur est justement due, d’après lui, au fait que le docteur ayant transféré tout son savoir, son énergie et sa volonté dans la créature, celle-ci finie par être identifiée comme tel. Et là commence le lien avec la pédagogie. Sans rentrer dans les débats moraux soulevés par l’auteur, le point qu’il soulève est le suivant. Tout comme le parent, l’enseignant (professeur, pédagogue, etc.) cherche à rendre l’enfant conforme à ses projets pour satisfaire son désir de créer quelqu’un à son image et avoir le sentiment d’être important, savant, efficace ou bon dans sa fonction. Toutefois, cela ne peut se faire, car l’enfant ne peut prendre la place de l’éducateur sans le détruire. Il ne peut lui ressembler sans manifester sa liberté et échapper à son pouvoir.

Ainsi l’éducateur ne peut se projeter dans son objet de travail sans courir à sa perte. Il doit au contraire produire l’environnement nécessaire pour que l’objet se libère de sa condition initiale et évolue, le dépassant même parfois.

 

On ne fait pas un élève en ajoutant des connaissances ; on ne produit pas mécaniquement l’intention d’apprendre en aménageant des dispositifs. Mais on ne permet pas, non plus, à un sujet de se construire en étant indifférent aux influences qu’il reçoit, en le privant de connaissances ou en le laissant disposer de celles-ci à son gré, en s’abstenant de créer des situations d’apprentissage ou de communication, sous prétexte de respecter sa liberté et de ne pas galvauder la culture.

 

Comment révolutionner la pédagogie ?

Meirieu propose pour cela une « révolution copernicienne » de la pédagogie visant à mettre l’enfant et son intérêt au centre du dispositif sans accéder à tous ses caprices : il faut lui permettre de se construire lui-même par sa relation au monde. Pour cela, il propose un certain nombre d’exigences pédagogiques :

  • Ne pas envisager l’enfant comme une œuvre satisfaisant notre narcissisme, mais comme un être ayant la capacité de transcender le monde actuel.
  • Accepter qu’on ne puisse façonner à son gré un être humain et que celui-ci puisse se rebeller vis-à-vis de son éducation.
  • Accepter que le savoir acquis par le sujet soit une reconstruction personnelle qui s’inscrit dans son projet et n’est pas une duplication exacte de la transmission envisagée.
  • Assimiler le fait que personne ne peut apprendre à la place d’un autre ; l’apprentissage suppose une décision personnelle irréductible de la part de l’apprenant
  • Si l’éducateur n’a pas d’influence sur cette décision, il est toutefois responsable des conditions qui y amènent.
  • L’autonomie du sujet doit être inscrite au cœur de toute activité éducative.
  • Tout acte éducatif étant singulièrement lié à un sujet particulier, la pédagogie ne peut s’inscrire dans des doctrines, cadres théoriques ou certitudes scientifiques.

Mérieu nous donne finalement ici les clés de l’éducation comme processus récursif de libération d’elle-même. Le poids que fait peser cette vision de responsabilisation sur le sujet peut être terrible. Mais c’est finalement le maigre prix du dépassement que l’Homme est en mesure d’exiger de lui-même.

 

S’il faut, peut-être parfois, renoncer à enseigner, il ne faut jamais, pourtant, renoncer à « faire apprendre ».

 

D’une clarté désarmante, le livre possède toutefois pour moi deux limites. Bien que la pédagogie traite théoriquement de relations d’éducation avec des enfants, j’aurais aimé un chapitre sur cette philosophie appliquée à la formation pour adultes. Par ailleurs, les diverses histoires apportant précisions et cadrages historiques sont très plaisantes, mais, l’idée principale du livre peut être présentée en à peine quelques pages. Y avait-il matière à faire un livre complet ? Ou alors, celui-ci n’est-il pas assez développé ? Faites-vous votre idée en lisant Frankenstein Pédagogue !

Frankenstein pédagogue - Philippe Meirieu

Frankenstein pédagogue – Philippe Meirieu

 

Citations

Meirieu, P. (2015). Frankenstein pédagogue (9e éd.). Issy-les-Moulineaux: esf Editeur.

 Crédits

Couverture : Frankenstein par Thurz

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