Je ne sais pas pour vous, mais en règle générale, très peu de temps après avoir eu une idée, je tombe sérendipitairement sur un article ou un livre qui vient nourrir cette réflexion. L’article de Tech Crunch sur la mise à mort du CV par l’xAPI en fait partie. Je m’interrogeais justement ce matin sur les tenants et aboutissants de la reconnaissance sociale des dispositions favorables à l’acte d’apprendre et aux différentes expertises qui peuvent en découler. Rentrons dans le vif du sujet.

Le but de l’xAPI (x pour Expérience et API pour Interface de Programmation Applicative) est de faire le lien entre vos expériences d’apprentissage et une base de données sous la forme d’assertions du type « J’ai fait X ». De nombreux verbes peuvent être utilisés et l’action enregistrée peut être un simple follow sur Twitter comme la complétion d’un MOOC de plusieurs semaines. L’idée est de rendre visible, non pas le résultat, mais le processus de l’apprentissage. L’obtention d’un diplôme par exemple peut être le résultat de chemins tout à fait différents. L’article de Tech Crunch propose de remiser le CV pour présenter un graphe de l’ensemble de ces processus comme preuve de compétence. On interroge ici la représentation sociale de la compétence. En France, nous aimons particulièrement comparer les diplômes et leurs établissements d’acquisition lors d’un recrutement. Cela limite les comparaisons à quelques centaines, voire milliers d’éléments. Comment faire pour interpréter et comparer des graphes qui recensent les vidéos consultées, la participation à des communautés de pratique, les contacts avec des experts, les cours formels, etc. ? Les combinatoires sont exponentielles. Linkedin, qui sait si bien traiter ce genre de données, trouvera surement une réponse dans les années à venir (il faudra aussi résoudre le problème des différents niveaux : une vidéo consultée ne vaut pas un MOOC). C’est une forme intéressante pour une trace publique de la compétence (et ce sera génial pour ceux qui étudient comment les gens apprennent), mais concrètement, ça n’aide pas vraiment à mieux repérer les expertises et leur formation au travail.

Il y a en effet un besoin de plus en plus important pour les équipes à apprendre (à travailler) ensemble et auquel la phrase de Carré (2005) fait écho : « On apprend toujours seul, mais jamais sans les autres. » Un des défis dans la facilitation du travail collaboratif devient le partage des connaissances et la reconnaissance des expertises entre les membres du collectif. À cet effet, le concept de mémoire transactive peut aider. Elle est décrite dans la littérature (Michinov & Michinov, 2013) comme un système partagé permettant d’encoder, de stocker, et de récupérer de manière sélective les informations nécessaires à la réalisation d’un travail commun. Il s’agit finalement là aussi d’une représentation sociocognitive des connaissances communes et spécifiques aux membres d’un groupe. Développé dans les années 80, le concept s’intéressait initialement aux processus mis en place par les couples pour résoudre des problèmes ; chacun se reposant sur une partie des connaissances de l’autre. Elle est aujourd’hui employée pour analyser les collectifs de travail et en particulier les équipes d’après trois axes principaux : la coordination des activités, la spécialisation de la mémorisation et la crédibilité des informations fournies. La conscientisation d’un tel système dans un groupe serait alors un bon outil pour  faire émerger les expertises individuelles.

De mon côté je me pose quelques questions à ce sujet : les membres ayant une forte propension à apprendre ont-ils une vision plus juste des expertises distribuées (spécialisation) au sein de leur réseau social dont ils se servent comme ressources d’apprentissage ? Sont-ils plus reconnus (crédibilité) pour leurs expertises ? Mettent-ils en place plus de processus d’échange tacites de connaissances (coordination) ? Si vous avez des réponses, n’hésitez pas à les partager en commentaire !

 

Références

Carré, P. (2005). L’apprenance : vers un nouveau rapport au savoir (1re éd.). Paris: Dunod.

Michinov, E., & Michinov, N. (2013). Travail collaboratif et mémoire transactive : revue critique et perspectives de recherche. Le travail humain, 1(76), 1‑26.

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