Représentant l’université Paris Ouest lors de la première édition de l’IISDSE (India International Skill Development Summit and Exhibition), j’ai pu glaner quelques informations sur l’état de la formation professionnelle en Inde et son avenir. Le sommet a réuni près de 250 participants et 6 provinces indiennes représentées par leurs ministres, faisant de cette première édition une belle réussite. Le format intéressant de deux jours de conférences plénières suivis de quelques jours de learning expeditions dans les différentes provinces m’a permis d’appréhender globalement la diversité et les similarités des contextes de formation. J’ai également été invité à m’exprimer dans le cadre d’une table ronde sur les tendances que je percevais dans la formation en France et plus généralement dans les pays occidentaux ; la vidéo en tête de ce billet est un extrait du discours que j’ai tenu.

Université Centurion – Cours de couture (www.enoki.fr)

Université Centurion – Cours de couture (www.enoki.fr)

Le contexte

C’est en 2006 que l’Inde se lance dans la mise en place de compétences professionnelles. La première décennie a permis de mettre en place l’écosystème nécessaire à cette entreprise. Aujourd’hui seulement 2 % de la population a reçu une formation professionnelle. Le chemin à parcourir est donc encore long et les dix prochaines années sont envisagées sous l’angle d’une ouverture de cet écosystème, en particulier aux expertises occidentales. Toutefois une certaine expérience est déjà acquise puisque le NSDC (National Skill Development Corporation) commence à réviser quelques-uns des 700 programmes mis en place depuis 2006.

Différentes données démographiques et politiques viennent compléter le tableau du besoin en compétences. En 2030, 28 % de la force de travail mondiale sera indienne. Or cette population est très jeune : 54 % de la population indienne a moins de 25 ans. Avec aujourd’hui 1,21 milliard d’habitants et une population active très peu qualifiée à hauteur de 62 %, le marché du travail est très complexe d’autant plus que 93 % des entreprises sont des PME avec une culture entrepreneuriale individuelle forte. Ainsi, d’après l’OCDE, 60 % des travailleurs indiens expérimentent une forme d’incompatibilité entre les compétences qu’ils offrent et celles qui sont demandées. Pour améliorer cette situation, le Premier ministre Modi lance en 2014 le programme « Make in India » qui nécessite une main-d’œuvre qualifiée. Ce programme vise à développer les compétences de manière rapide, durable et avec des standards de qualité. Les compétences à développer doivent être ambitieuses et futuristes d’une part, mais aussi permettre à l’art et à l’artisanat de passer d’une échelle locale à une échelle globale d’autre part. À cela s’ajoute la compétition importante entre les 29 états indiens qui veulent tous attirer les meilleures chances de développement (entreprises, aides, expertises, etc.) avec la volonté de mettre en place des « Mega Skill Centers » ou des « Excellence Centers » en matière de formation.

L’offre de formation professionnelle est aujourd’hui très opportuniste et concrète avec des formations courtes de 2 à 6 mois en moyenne ou l’on apprend uniquement ce qui peut servir immédiatement pour trouver un travail : réparation de mobiles, climatisation, électronique, etc. Bien que les compétences professionnelles commencent à être enseignées à l’école (modèle calqué sur celui de l’Allemagne), le système éducatif est trop rigide et compartimenté pour acquérir hard et soft skills de manière équilibrée, d’où les problèmes d’incompatibilité au travail. À cela s’ajoute un problème récurrent du manque de formateurs de qualités ; la plupart des étudiants sortants de formation n’ayant finalement pas de compétence réelle. C’est dans ce cadre que les Indiens cherchent à acquérir des expertises occidentales, en particulier celles des Allemands déjà bien implantés dans l’écosystème indien, des Suisses et des Français (Paris Ouest).

Village de Taraboi – Tisseuses (www.enoki.fr)

Village de Taraboi – Tisseuses (www.enoki.fr)

Les défis du futur

Ayant eu l’occasion de rencontrer différents interlocuteurs (gouvernements, institutions, entreprises) venant de toute l’Inde, plusieurs problématiques partagées sont apparues :

  • La qualité des formateurs. Il y a nécessité de standardiser les compétences des formateurs et de mettre en place des certifications, de leur fournir des softs skills (ce sont en général des experts reconvertis), et de faire reconnaitre leur expertise de formateur pour les valoriser et pérenniser leur engagement.
  • La qualité des formations. Il y a une volonté de standardiser les formations entre les différents partenaires formateurs et réaliser des audits des compétences nécessaires pour le futur.
  • Augmenter le niveau d’anglais technique des formateurs et des apprenants pour offrir aux entreprises étrangères une main-d’œuvre qualifiée capable de travailler à un niveau global et non pas seulement local.

Ces problématiques sont complexes d’autant plus que les situations économiques, sociales et pédagogiques sont extrêmement différentes les unes des autres. Certains apprenants issus de situations sociales très basses doivent parfois apprendre à utiliser des toilettes lors de leur arrivée en formation !

Université Centurion – Cours de mécanique (www.enoki.fr)

Université Centurion – Cours de mécanique (www.enoki.fr)

J’espère avoir l’occasion de continuer à participer à ce beau projet de développement en partenariat avec l’EIFE dans les années à venir. En attendant, je vous laisse avec ces quelques mots de Gandhi.

The seven social sins

  1. Politics without principles
  2. Wealth without work
  3. Pleasure without conscience
  4. Knowledge without character
  5. Commerce without morality
  6. Science without humanity
  7. Worship without sacrifice

Mahatma Gandhi, Young India, 22/10/1925

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