Pour rester encore un peu dans le thème de la formation professionnelle abordé la semaine dernière dans ma synthèse de son état en Inde, je vous propose aujourd’hui un court extrait de ma thèse (en cours d’écriture) sur l’évolution de la responsabilité de la compétence dans les organisations tout au long de l’histoire.

Charbonnier et Batal (2011) en font le récit en rapportant les différents facteurs qui l’en rapprochait ou l’en éloignait de l’individu. À l’époque artisanale, du moyen-âge au XIXe siècle, dans une logique de perfectionnement permanent, les compagnons voyaient l’individu comme entrepreneur du développement de ses connaissances. Par la suite et avec la révolution industrielle, c’est l’émergence de l’organisation mécaniste du travail ou « les gestes des métiers sont analysés et décomposés pour être mécanisés ou divisés puis confiés à des exécutants non qualifiés » (p. 106). En 1913, dix ans après Taylor, Ford dérobe un peu plus la compétence des mains de l’ouvrier avec l’invention de la chaine automatique qui, par sa nature même, proscrit toute prise d’initiative. Celle-ci viendrait en effet uniquement perturber la rationalité élaborée par les ingénieurs du bureau des méthodes visant la performance. À cette époque, « la conformité à la procédure prime sur la singularité des individus, sur leurs compétences et sur leurs aspirations » (p. 109). L’exemple le plus frappant de ce phénomène est le célèbre film de Chaplin Les temps modernes, sorti en 1936. Fayol réintroduit progressivement une certaine dose de responsabilité, mais uniquement auprès des fonctions d’encadrement qu’il prescrit à partir de 1916. C’est la naissance du management qui fait alors respecter les procédures conçues par les ingénieurs, seule autre fonction à posséder des compétences, pour organiser et planifier le travail. Après la Seconde Guerre mondiale, l’environnement économique devenant de plus en plus concurrentiel, les entreprises doivent trouver des moyens pour mieux produire. Elles s’engagent alors sur la flexibilité et la qualité dont la mise en place passe par la responsabilisation et la motivation des salariés. En 1954, Drucker introduit la notion de management par objectif qui donne de nouvelles responsabilités à la chaine managériale : coordonner et motiver. La communication est alors clé et l’importance des compétences s’accroit au point d’aboutir au désormais fameux entretien d’évaluation annuel. Pour faire face à une nouvelle vague concurrentielle et à l’augmentation de la rapidité des cycles de vie des technologies, de nouvelles activités se développent dans les années 70 fondées « sur une forte valeur ajoutée intellectuelle et une exigence constante d’innovation » (p. 115). C’est la naissance en puissance de la Formation Professionnelle Continue. Au début des années 2000, de nouvelles formes d’organisation poussent la formation à s’adapter ; elle devient d’ailleurs « un moyen parmi d’autres de produire des compétences » (p. 118). Avec l’assouplissement du management qui ne se positionne plus comme prescripteur, mais comme facilitateur de l’acquisition des compétences, on assiste à l’apparition des apprentissages professionnels informels. Alors qu’avant c’était l’organisation qui définissait ses besoins pour y adapter ses ressources, ce sont aujourd’hui les ressources qui participent activement à son évolution (p. 120) en acquérant à la volée les compétences nécessaires à la réalisation de leurs tâches. Le besoin constant d’innovation pour se différencier de la concurrence change le paradigme alors établi. Avec l’accélération du changement, les organisations, moins agiles que les individus, fondent désormais une part de leur survie sur la capacité de ces derniers à développer par eux-mêmes leurs compétences.

Alors que cette responsabilité est aujourd’hui dans les mains de l’individu apprenant, il semble qu’il lui arrive encore d’avoir des idées reçues sur la formation professionnelle. TopFormation a réalisé à ce propos une infographie intéressante que j’avais déjà partagée sur Twitter. Ils m’ont demandé si je pouvais la partager à nouveau et j’ai pensé que l’insérer ici après avoir vu l’évolution de la responsabilité de la compétence dans les organisations ferait une belle ouverture de fin d’article.

 

Références

Charbonnier, O., & Batal, C. (2011). Management, Organisation et Formation. In P. Carré & P. Caspar (Éd.), Traité des sciences et techniques de la Formation (3e éd., p. 103‑124). Paris: Dunod.

Crédits

Couverture : Les temps modernes, Charlie Chaplin (1936)

 

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