On apprend toujours seul, mais jamais sans les autres. Cette phrase résume bien une idée que je souhaite développer ici : nous appartenons tous à de multiples réseaux de savoirs. Le plus connu est bien sûr le World Wide Web, mais on évolue aussi dans d’autres réseaux, que ce soit au travail, dans le tissu associatif, amateur (ex. : les réseaux d’astronomes amateurs mis à contribution par la NASA), familial, etc. Et ce n’est pas l’apanage de notre seule espèce : même les arbres ont leur Wood Wide Web ! Alors que l’individu est de plus en plus responsabilisé par son employeur quant à la mise à jour de ses compétences, la part de connaissances qu’il doit avoir en tête pour la réalisation de son travail n’a cessé de diminuer, passant de 75 % en 1986 à 9 % en 2006 (Robert Kelley, Étude longitudinale sur les travailleurs du savoir, Carnegie-Mellon Unisversity). C’est là le résultat logique d’une adaptation à la pression de devoir toujours en savoir plus : il délègue une partie de son cerveau. Il est en effet plus économique de se rappeler qui possède une connaissance que de s’obliger à se rappeler de connaissances complexes. Ainsi, l’individu va se construire, plus ou moins consciemment, des réseaux de ressources qui détermineront en grande partie son pouvoir d’action ; chaque réseau augmentant, à hauteur de sa qualité, le potentiel d’action de l’individu. D’ailleurs, pour White (2011), une part de l’identité de l’individu émerge à l’intersection des différents réseaux dans lesquels il agit. Dans le cas de nos réseaux de savoirs, c’est l’identité sociale de l’individu apprenant qui émerge. Prendre conscience et connaissance de cette identité, en comprendre les enjeux et les rouages fonctionnels est aujourd’hui capital dans notre société dite cognitive qui se propose de relever les défis posés par la société de l’information, la mondialisation de l’économie et la civilisation scientifique et technique (Commission européenne, 1995). Cela donne en effet à l’individu proactif dans la gestion de ses connaissances un avantage indéniable pour évoluer dans une telle société.

« À travers les autres, nous devenons nous-mêmes. » Lev Vygotsky

Qu’est-ce qu’un réseau de savoirs ?

Un réseau se définit comme un ensemble d’interdépendances entre des acteurs. Dans le cas d’un réseau de savoirs, ces interdépendances relèvent d’interactions dans lesquelles il y a échange de savoir. Définir un savoir n’est pas chose aisée tant ce que le terme recouvre peut être vaste. Bouchez (2016, p. 17) décrit le savoir comme une « composante cognitive formelle, d’une certaine manière extérieure à la personne et relativement objectivable, mais faisant l’objet d’une reconnaissance répondant à un certain nombre d’exigences ». Plus concrètement, il propose d’aborder le concept au travers de quatre éléments : ses composantes (hiérarchiquement : données, informations, connaissances, compétences, expertises), son domaine (public, privé), sa nature (explicité, tacite) et sa valeur d’usage (faible, forte).

Pour mieux appréhender les différences, je vous invite à lire cet article dédié à l’information, la connaissance et le savoir

Ainsi, je propose de définir un réseau de savoirs comme un espace situé d’échanges de composantes cognitives plus ou moins structurées. Les concepts de réseau (espace d’échange) et de savoir (composante cognitive plus ou moins structurée) sont ici joints par l’idée de situation. En effet, deux personnes peuvent appartenir en même temps à deux réseaux de savoirs différents : Jean peut être le collègue de travail de Marc, mais aussi son professeur de karaté. Les deux situations sont toutefois différentes et les ressources de chaque réseau seront utilisées de manières différentes. Cette définition large permet toutefois de vérifier simplement qu’une quelconque structure sociale est bien un réseau de savoirs. On peut alors repérer, ou pas, comme réseaux de savoirs son réseau de coworking professionnel, son association de distribution de nourriture en circuit court type AMAP, ses contacts agrégateurs de données généalogiques, les membres de sa chorale, etc. Une autre précision qui me semble importante concerne le mot « espace ». En effet, il s’agit bien évidemment d’un espace structurel, mais aussi temporel. Je me baserai par la suite sur des traces limitées dans le temps, car un réseau évolue et, sans rentrer dans une étude longitudinale, on ne peut qu’en étudier un instantané. Toutefois, il faut garder à l’esprit qu’un réseau est une sorte d’organisme qui subit des déséquilibres, qui évolue, qui gagne en maturité avec le temps, etc.

De la participation à la contribution

Il existe différents types d’implications possibles dans un réseau de savoirs qui aboutiront toutes à des résultats différents. L’idée n’est pas de viser exclusivement un type d’implication qui serait supérieur à un autre (on ne peut de toute façon pas le faire en toute circonstance), mais de repérer les différents modes existants.
Au niveau le plus bas, on trouve la participation qui consiste juste à intégrer le réseau (ex. : rejoindre une association pour écouter les concerts de musique du monde qu’elle produit). Il s’agit déjà d’une étape importante puisqu’elle légitime l’existence du réseau, mais, bien que pouvant avoir un impact, la participation reste éphémère. Vient ensuite la collaboration ; soit un ensemble de personnes travaillant collectivement sur la même tâche (ex. : participer bénévolement à l’organisation d’un marathon). Ici, l’individu peut être oublié, puisqu’il perd sa différentiation par rapport aux autres. À l’inverse, avec la coopération, ou des individus réalisent chacun une tâche permettant de produire un tout, le processus peut parfois aliéner l’individu et risque de l’enfermer dans sa compétence (ex : la réalisation d’un logiciel demande à chacun de produire du code qui sera désindividualisé une fois le produit fini). L’implication qui semble la plus intéressante est la contribution (ex. : produire un blog à l’intention d’une communauté spécifique). Elle porte en elle à la fois la part individuelle et le résultat collectif, leur permettant de s’exprimer pleinement par un phénomène de transindividualisation (Simondon, 2007) dans lequel l’individuel se nourrit du collectif et inversement, le tout dans un cercle vertueux.
La contribution permet en particulier à l’individu de ne pas diluer son identité dans le collectif ; on le reconnait aux traces qu’il laisse dans celui-ci. Est donc considéré comme contribution ce qui laisse une trace effective, perdurant dans le temps. On retrouve ce principe dans l’économie contributive qui fait la différence entre emploi et travail ; ce dernier permettant de reconnaitre ce qui est réellement accompli pour la communauté. Appliquée à la notion de réseau de savoirs, l’économie contributive se retrouve par exemple dans le mouvement Learning is Earning qui envisage la possibilité de payer en transmettant des savoirs.

Et votre réseau, il ressemble à quoi ?

Comme vu précédemment, avoir conscience et connaissance de son identité d’apprenant apporte dans une société cognitive un avantage distinctif à tout individu. Le potentiel d’action de cette identité sera d’autant plus grand que les réseaux par lesquels elle émerge auront de la valeur. Cette valeur se définit par la quantité, l’utilité, la rareté et la complexité des savoirs qui y sont échangés.
C’est pourquoi j’aimerais ici proposer quelques pistes qui vous permettront d’évaluer vos réseaux de savoirs. Un réseau pouvant être appréhendé au niveau individuel ou collectif, je vous propose un outil simple en deux parties : une première partie pour évaluer votre réseau et une seconde partie pour mettre en lumière votre positionnement structurel dans le réseau. La première partie vous donnera une idée de la valeur que vous accordez au réseau et la seconde vous donnera des clés pour mettre en place des mesures correctives pour améliorer les gains que vous pouvez espérer en tirer. En effet, un réseau étant un ensemble de relations, on en retire ce que l’on y apporte.
J’ai sélectionné huit facteurs d’analyse à partir de notions d’économie de la connaissance et d’analyse de réseaux. Ces huit facteurs ne sont certainement pas les seuls à pouvoir décrire un réseau de savoirs (on pourrait aussi parler de la confiance, des normes ou encore de l’esprit critique par exemple) mais ils permettent selon moi de faire apparaitre facilement l’intérêt et la structure du réseau. Alors que l’analyse de réseau repose habituellement sur des statistiques objectives, il s’agit ici d’une appréhension subjective par un seul acteur, vous. L’intérêt est donc limité, mais permet à tout un chacun d’accéder facilement à une représentation de la part sociale de son identité d’apprenant.
Je vous propose donc de sélectionner l’un de vos réseaux selon la définition précédemment donnée. Pour répondre à chaque question, vous devrez vous baser sur les traces et les souvenirs de vos interactions avec les autres membres dans les trois derniers mois. En effet, les réseaux évoluent et il s’agit de vous faire une idée de l’état actuel de votre réseau. D’ici trois mois il pourra avoir changé du tout au tout ! Les traces peuvent être un tweet qui vous est adressé, un mail que vous avez envoyé, deux personnes que vous avez présentées, etc. Les quatre premières questions correspondent à la valeur du réseau en lui-même et les quatre suivantes à votre rôle propre dans ce réseau :

  1. Réalisation (stérile – productif) : mesure la quantité globale d’échanges de savoirs à l’intérieur du réseau entre l’ensemble des acteurs (ex. : la fréquence des interactions sur le groupe Facebook de votre association de culturistes).
  2. Utilité (inutile – utile) : mesure la propension des savoirs échangés dans le réseau à être exploités (ex. : vos amis culturistes ne postent pas que des photos de leurs muscles, mais donnent aussi des conseils pour les développer).
  3. Rareté (commun – rare) : mesure le côté exceptionnel des savoirs échangés dans le réseau (ex. : l’heure du rendez-vous hebdomadaire est assez commune alors qu’un nouveau programme de développement musculaire l’est moins).
  4. Complexité (simple – complexe) : mesure le degré de sophistication du savoir partagé dans le réseau (ex. : les horaires d’ouverture d’une salle de sport seront plus simples à partager qu’une méthode de développement musculaire à base de protéines).
  5. Popularité (invisible – reconnu) : mesure le nombre de fois ou les acteurs du réseau vous ont apporté un savoir (ex. : un ami avec qui vous suivez des cours de cuisine vous envoie la recette sans gluten d’un cake que vous aviez du mal à faire par vous-même). Les apports peuvent être fortuits, mais ce score sera plus élevé si votre réseau connait vos intérêts et ce dont vous avez besoin.
  6. Sociabilité (observateur – contributeur) : mesure le nombre de fois où vous apportez un savoir à un autre membre du réseau (ex. : vous accompagnez un collègue de bureau dans la prise en main d’une nouvelle fonctionnalité logicielle). C’est le score le plus représentatif de votre valeur contributive au réseau ; il sera particulièrement sensible à votre proactivité.
  7. Proximité (isolé – connecté) : mesure la distance moyenne que vous entretenez avec l’ensemble des acteurs du réseau (ex. : vous appartenez à un réseau mondial d’observation de la faune, mais cantonnez vos interactions à un sous-groupe régional, auquel cas vous êtes isolé). Entretenez des relations avec plusieurs membres éloignés les uns des autres pour naturellement minimiser votre isolation dans le réseau et augmenter votre score de proximité.
  8. Pouvoir (marginal – central) : mesure le nombre de fois où vous faites le lien entre les ressources et les besoins de savoir de deux acteurs du réseau (ex. : vous appartenez à deux groupes de dessin entre lesquels vous partagez les pratiques développées dans chacun d’entre eux). Plus votre défection au réseau met celui-ci en péril, plus votre score de pouvoir sera élevé.

En additionnant les scores de réalisation, d’utilité, de rareté et de complexité, vous obtiendrez une note concernant la valeur générale de votre réseau. En faisant de même avec la popularité, la sociabilité, la proximité et le pouvoir, vous obtiendrez une note concernant votre positionnement dans le réseau. Dans un cas comme dans l’autre, le but n’est pas d’avoir les scores les plus élevés à tout prix : un équilibre est à trouver entre quantité et qualité de savoirs de même que vous n’êtes pas obligé d’avoir une position de pouvoir dans tous vos réseaux. Afin de mettre ceci en application, je vous propose de répondre à ce questionnaire concernant un de vos réseaux. Cela me permettra d’obtenir des exemples que je pourrais vous présenter dans un prochain post !

 

Références

Bouchez, J.-P. (2016). L’entreprise à l’ère du digital (1re éd.). Louvain-la-neuve: De Boeck.
Commission européenne. (1995). Enseigner et apprendre – vers la société cognitive. Bruxelles.
Simondon, G. (2007). L’individuation psychique et collective : A la lumière des notions de Forme, Information, Potentiel et Métastabilité. Paris: Editions Aubier.
White, H. (2011). Identité et contrôle. Une théorie de l’émergence des formations sociales. Paris: EHESS.

 

Crédits

Couverture : Red, Hajime Kinoko (2016)

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    31 mai 2017 •

    LE RAPPORT ENTRE LE SAVOIR ET LES RÉSEAUX EST FASCINANT, NOTAMMENT PARCE QUE LE SAVOIR REPOSE NATURELLEMENT SUR UN RÉSEAU NEURONAL. À LA LECTURE DE L'ARTICLE, FORT INTÉRESSANT EN SOI, JE NE PEUX M'EMPÊCHER DE FAIRE DES LIENS — ENCORE CETTE NOTION DE RÉSEAU — AVEC L'APPRENTISSAGE SOCIAL (BANDURA), LE CONNECTIVISME (SIEMENS) ET L'APPRENTISSAGE EN RÉSEAU (FINDLEY), DE MANIÈRE À ENRICHIR LES RÉFÉRENCES. LA PROPOSITION D'Y ATTRIBUER UN SCORE TOUTEFOIS ME SÉDUIT MOINS, NOTAMMENT PARCE QU'UN RÉSEAU DE SAVOIRS SE SITUE DANS UNE LARGE MESURE HORS DE L'INDIVIDU, DANS UNE CONSTANTE MOUVANCE ET OÙ IL A PEU DE CONTRÔLE SUR LA MESURE.

  • LearningRaph

    31 mai 2017 •

    Merci pour ton retour François ! Bandura et Siemens of course mais je ne connaissais pas Findley. Je vais aller regarder ! Je suis d'accord pour le concept de score, ça limite. Mais ça permet aux individus qui ne s'intéressent pas particulièrement au sujet comme nous de mettre des mots simples sur des notions complexes et de s'en faire une idée rapidement. Ce n'est pas une panacée on est d'accord !

  • Jocelyne Turpin

    3 juin 2017 •

    Merci Raphaël... Cet article et ton questionnaire me donne des idées...
    Ces 8 facteurs pour relire ses propres réseaux sont très parlants...
    Je diffuse ;-)


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